Les biais cognitifs en enquête criminelle : quand la psychologie piège la vérité
- Caroline Hébert

- 5 janv.
- 6 min de lecture
Dans l’imaginaire collectif, l’enquêteur idéal incarne la rigueur scientifique et l’objectivité absolue. Pourtant, même le plus expérimenté des professionnels n’échappe pas à une réalité fondamentale : il reste un être humain soumis à ses émotions, à son instinct… et à ses biais cognitifs.
Le biais cognitif, parfois appelé « biais inconscient », se définit par une distorsion que subit une information lorsqu’elle ne fait pas l’objet d’un raisonnement analytique par le système cognitif d’une personne, ce qui influencera le traitement inconscient que la personne va en faire.
Ces erreurs de raisonnement, très souvent inconscientes, façonnent nos décisions sans que nous en ayons conscience. En contexte d’enquête, elles peuvent détourner subtilement la quête de vérité vers une interprétation erronée, menant parfois à des impasses judiciaires. Nombre de dossiers encore non résolus aujourd’hui (communément appelés cold cases) trouvent leurs racines dans l’un de ces biais, invisible, mais redoutable.
Le biais d’ancrage : prisonnier de la première impression
Le biais d’ancrage est l’un des biais les plus sournois. Il naît au moment même où l’enquête s’amorce, lorsque la première information reçue devient une référence autour de laquelle tout le raisonnement futur va graviter.

Si, dès les premières heures, un suspect ou une hypothèse semble tenir la route, l’esprit humain tend à tout évaluer à partir de cette base initiale. Chaque nouvel indice sera alors interprété à travers ce prisme, renforçant la conviction de départ plutôt que la remise en question.
Prenons un exemple concret : sur une scène de crime sanglante, un témoin évoque avoir aperçu sur les lieux un individu connu du voisinage pour être colérique et impulsif. Dès cet instant, l’esprit de l’enquêteur s’ancre sur cet individu. Lorsqu’il interrogera le suspect, chaque mimique, chaque geste nerveux semblera confirmer sa culpabilité. Le danger est évident : l’attention se détourne de ce qui contredit cette première impression.
Ainsi, une hypothèse née d’un hasard ou d’une intuition devient une vérité construite de toutes pièces.
Le biais de confirmation ou la vision tunnel : voir uniquement ce que l’on veut voir
Étroitement lié à l’ancrage, le biais de confirmation – aussi appelé « vision tunnel » – pousse l’enquêteur à rechercher les éléments qui confirment son hypothèse et à négliger ceux qui la contredisent.
Ce mécanisme psychologique confère au cerveau un sentiment de cohérence, de confort mental. Or, cette illusion de certitude peut être fatale dans une démarche d’investigation où la neutralité est une exigence professionnelle.
Il s’agit du biais cognitif le plus courant au sein des investigations criminelles et malheureusement, il fut la cause de plusieurs erreurs judiciaires au fil des décennies : on retient les preuves à charge, on relit les témoignages en fonction d’une hypothèse préexistante, ou l’on écarte trop rapidement les pistes jugées « incohérentes ». La vérité devient partielle, tronquée par la subjectivité du regard.

Pour contrer ce biais, certaines unités d’enquête imposent aujourd’hui des procédures de réévaluation externe : un collègue indépendant est chargé de relire le dossier sans connaissance préalable des hypothèses dominantes afin de repérer ce que les autres n’ont pas vu.
C’est également pour éviter cette distorsion cognitive que les profileurs ont pour pratique usuelle d’établir leurs profils criminels sur l’entièreté d’un dossier, tout en excluant volontairement la lecture ou la prise de connaissance de tout suspect dans la mire des enquêteurs au dossier.
Le biais du pendule : d’une erreur à l’excès inverse
Aucun enquêteur n’est à l’abri d’une erreur passée. L’expérience forge le jugement, mais elle peut aussi le déformer. C’est ici qu’intervient le biais du pendule : dans un effort d’autocorrection, l’esprit humain a tendance à basculer trop loin dans la direction opposée.
Par exemple, un enquêteur ayant été trop laxiste dans une affaire précédente – ayant relâché un suspect qui s’est avéré plus tard coupable, par exemple – pourrait, dans le dossier suivant, faire preuve d’une sévérité et d’un zèle excessifs. Il scrutera le moindre signe suspect, interprétera la moindre incohérence comme un indice de culpabilité.
Ce glissement, souvent motivé par la peur de reproduire une erreur, peut créer une rigidité mentale contraire à toute démarche analytique objective.
L’équilibre cognitif repose sur la capacité à apprendre de ses erreurs, sans en devenir prisonnier. Une bonne gestion réflexive et la supervision clinique peuvent aider les enquêteurs à maintenir cette stabilité psychologique essentielle à la prise de décision.
Le « groupthinking » : le consensus qui tue la vérité lors d'une enquête criminelle
L’enquête criminelle est rarement un travail solitaire. Les décisions se prennent souvent en équipe, au sein de cellules où chaque membre joue un rôle complémentaire. Mais cette dynamique collective, si efficace en apparence, cache parfois un danger majeur : le groupthinking, ou pensée de groupe.
Ce biais se manifeste lorsque la cohésion sociale ou hiérarchique prime sur l’esprit critique. Par peur de contredire un supérieur ou pour éviter de nuire à l’unité du groupe, les enquêteurs s’alignent sur l’opinion dominante, même s’ils y perçoivent des incohérences. Ce phénomène engendre une illusion de certitude : tout le monde pense la même chose, donc cela doit être vrai.
Les grandes erreurs d’enquête documentées à travers le monde contiennent souvent cette composante. Dans certains cas de meurtres en série, le refus collectif d’envisager une autre hypothèse – par exemple l’éventualité d’un tueur encore libre – a retardé l’identification du véritable suspect pendant des années.

La prévention du groupthinking repose sur la culture organisationnelle : encourager la dissidence constructive, valoriser la remise en question, instaurer des espaces où la hiérarchie se suspend temporairement pour permettre la libre expression.
Le raisonnement miroir : croire que l’autre pense comme soi
Le profilage criminel repose sur la compréhension du comportement humain, mais aussi sur sa diversité. Or, le raisonnement miroir conduit précisément à une forme d'aveuglement psychologique : l’enquêteur projette sa propre logique, son système moral et ses motivations sur le suspect qu’il cherche à comprendre.
Ce biais est particulièrement dangereux dans les affaires impliquant des délinquants atypiques – tueurs en série, agresseurs sexuels, terroristes idéologiques. Supposer que ces individus raisonnent « comme tout le monde » revient à méconnaître leur structure psychique, souvent déviante ou radicalement différente.
Par exemple, un analyste qui postule qu’un individu « finira par avouer par sentiment de culpabilité » applique un schéma émotionnel qui n’a pas lieu d’être chez un individu démontrant un trouble de la personnalité antisociale (sociopathe, psychopathe), lequel est dépourvu de remords et d’empathie. De même, projetant ses propres valeurs, un enquêteur peut sous-estimer le pouvoir du symbolisme ou du rituel dans les crimes à motivation psychologique.
Ce décalage entre perception et réalité engendre des erreurs de compréhension et, par conséquent, des stratégies d’interrogatoire ou de traque inefficaces. C’est pourquoi un profilage solide s’ancre dans la connaissance empirique des typologies criminelles plutôt que dans l’introspection personnelle.
Le « linkage blindness » : quand le puzzle reste incomplet
Moins psychologique, mais tout aussi pernicieux, le linkage blindness – que l’on pourrait traduire par l’aveuglement de corrélation – se réfère à l’incapacité de relier entre eux plusieurs crimes pourtant commis par le même auteur. Ce phénomène survient souvent à cause de cloisonnements institutionnels : juridictions différentes, absence de partage d’informations, bases de données incompatibles ou divergences de méthodes.
Mais au cœur de cette cécité structurelle se trouve parfois, encore une fois, un biais cognitif : ne pas voir le lien parce qu’on ne s’y attend pas. Une différence de modus operandi, un lieu distinct, ou une évolution du comportement criminel peuvent suffire à masquer l’évidence.
Résultat : chaque crime est traité isolément, et le schéma global ne se révèle qu’après des années, souvent bien trop tard.
Les solutions résident autant dans la méthodologie – interconnexion des systèmes, analyses comportementales systématiques – que dans la culture d’enquête : cultiver la curiosité systémique, refuser de compartimenter les données et accepter que le crime évolue au fil du temps, tout comme son auteur.
Quand les biais nourrissent les cold cases
Les dossiers non résolus ne sont pas tous dus à un manque de preuves. Très souvent, c’est une erreur d’interprétation humaine qui a fermé prématurément une piste prometteuse. La crédibilité d’un témoin mal évaluée, une hypothèse jugée peu probable , une piste non recoupée… Ces détails, vus à travers le filtre de nos biais, deviennent des occasions perdues.
Dans la réouverture d’affaires non résolues, les profileurs criminels jouent un rôle fondamental : ils revisitent les dossiers sous l’angle des biais cognitifs initiaux, ce qui fait partie intégrante de leur pratique d’analyse globale. Comprendre où et pourquoi la pensée s’est figée permet parfois de rouvrir des perspectives inédites. C’est en désapprenant certaines certitudes que la vérité finit, parfois, par émerger.
Conclusion : redonner sa place à la rigueur psychologique
Aucune enquête n’est totalement objective. Mais reconnaître nos biais, les comprendre et mettre en place des mécanismes de protection cognitive constitue un pas essentiel vers une justice plus éclairée.

La rigueur scientifique ne se limite pas aux empreintes, aux analyses ADN ou aux outils technologiques : elle commence dans l’esprit de celui qui cherche la vérité.
Former les enquêteurs à la psychologie cognitive, instaurer des processus de vérification externe, promouvoir une culture de débat intellectuel au sein des services d’enquête et faire systématiquement appel à un profileur criminel lors de dossiers de crimes violents et complexes sont des stratégies indispensables.
Car dans l’investigation criminelle comme dans toute quête humaine, la plus grande menace pour la vérité n’est pas le mensonge… mais la certitude.
Némésis offre des services de profilage criminel, de tests polygraphiques, d’enquête et d’analyse d’investigation aux corps policiers québécois, aux juristes ainsi qu’à toute entité ou citoyen nécessitant une expertise pointue en termes d’investigation.
