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Du témoignage à l’erreur judiciaire : quand l’œil voit ce que la mémoire invente

  • Photo du rédacteur: Caroline Hébert
    Caroline Hébert
  • 12 janv.
  • 6 min de lecture

Dans les salles d’audience comme dans l’espace médiatique, le témoin oculaire occupe souvent le devant de la scène : on l’écoute religieusement, on dissèque ses paroles, on s’accroche à son récit comme à une bouée dans un dossier où la preuve matérielle fait parfois défaut. Son visage marqué par l’émotion, sa voix qui tremble ou au contraire sa certitude froide peuvent faire basculer un jury, influencer un juge, ou justifier une arrestation en quelques minutes à peine.

 

Pendant longtemps, la justice comme le grand public ont entretenu l’idée que « quelqu’un qui a vu de ses propres yeux » représente la preuve la plus forte qui soit, presque au‑dessus de tout soupçon. Pourtant, derrière cette image rassurante se cache une réalité bien moins confortable pour l’enquêteur sérieux : la mémoire humaine n’est ni une caméra, ni un enregistreur, mais un système fragile, facilement influençable et profondément reconstruit après coup.

 

Les recherches en psychologie, tout comme les dossiers de condamnations injustifiées, ont démontré à répétition que des témoins sincères, convaincus et de bonne foi peuvent se tromper lourdement sur l’identité d’un suspect, sur la chronologie d’une scène ou même sur des éléments pourtant centraux comme la présence d’une arme. Des études expérimentales ont mis en évidence l’effet du stress, des mauvaises conditions d’observation, des questions suggestives et des discussions postérieures aux faits sur la qualité du souvenir, au point de pouvoir créer de faux détails, voire de faux souvenirs complets chez certains individus. Parallèlement, l’analyse de nombreux cas de condamnations révisées a révélé que l’identification erronée par un témoin oculaire figure parmi les causes majeures d’erreurs judiciaires dans plusieurs pays, dont le Canada.

 

Dans ce contexte, une question s’impose pour tout professionnel de l’enquête : peut‑on encore faire confiance aux témoins oculaires, et à quelles conditions? Le présent article se propose d’abord d’examiner pourquoi la crédibilité des témoins oculaires laisse souvent à désirer à la lumière des principales études scientifiques sur la mémoire et l’identification. Il abordera ensuite des cas concrets où la parole d’un témoin a contribué à envoyer un innocent en prison, avant de dégager les réflexes et bonnes pratiques qu’un enquêteur chevronné devrait adopter pour exploiter ces témoignages sans tomber dans le piège de la confiance aveugle.

 

Le mythe du bon témoin

 

Dans l’imaginaire populaire, l’œil humain fonctionne comme une caméra qui enregistre fidèlement la scène, prête à être rejouée au tribunal. La psychologie cognitive montre tout l’inverse : la mémoire est reconstructive, filtrée par le stress, les attentes, les biais et les informations reçues après les faits.

 

Plusieurs méta-analyses et articles de synthèse soulignent que les erreurs d’identification sont fréquentes, notamment dans des contextes judiciaires réels. L’American Psychological Association estime qu’environ un témoin sur trois commet une identification erronée dans les protocoles expérimentaux.

 

Les grandes leçons des études scientifiques

 

Les travaux d’Elizabeth Loftus ont chamboulé la compréhension de la mémoire des témoins. Dans une étude classique, Loftus, Miller et Burns (1978) ont montré qu’une simple information trompeuse donnée après un film d’accident (par exemple, parler d’un panneau « cédez » au lieu d’un panneau « arrêt ») suffisait à faire remplacer le vrai souvenir par le faux chez de nombreux participants.

 

Dans une autre expérience célèbre, Loftus et Palmer (1974) ont montré que la formulation des questions change la mémoire elle‑même : quand on demandait à des sujets à quelle vitesse les voitures s’étaient « percutées » versus « écrasées violemment », les estimations de vitesse montaient, et les témoins rapportaient plus souvent des débris de verre… qui n’existaient pas! Ce genre de résultats illustre la malléabilité de la mémoire, même chez des témoins de bonne foi.

 

Des erreurs qui mènent à des condamnations injustifiées

 

Les erreurs de témoins ne sont pas qu’un problème académique : elles envoient littéralement des innocents en prison. En Amérique du Nord, l’Innocence Project a démontré qu’environ 70 % des exonérations obtenues grâce à l’ADN impliquaient au moins une identification erronée d’un témoin oculaire.

 

Au Canada, plusieurs affaires emblématiques illustrent ce danger : David Milgaard, Leighton Hay, Steven Truscott ou encore Romeo Phillion ont tous été condamnés à tort pour des crimes graves, puis libérés après des années derrière les barreaux. Dans ces dossiers, des identifications ou des récits de témoins avaient joué un rôle clé dans la condamnation, avant d’être discrédités par des éléments objectifs ultérieurs.

 

Les organismes comme Innocence Canada rappellent que l’identification erronée est l’une des principales causes connues d’erreurs judiciaires recensées au pays. Autrement dit, un témoin sincère, convaincu, ému, peut malgré tout contribuer à un verdict dramatique… simplement parce que sa mémoire l’a trahi.

 

Facteurs qui minent la fiabilité des témoins

 

Du point de vue d’un enquêteur, plusieurs variables doivent immédiatement faire clignoter des drapeaux rouges autour d’un témoignage oculaire. Parmi les plus importantes :

 

  • Conditions d’observation:

    • Stress.

    • Conditions climatiques.

    • Angle de vue.

    • Mauvaise luminosité.

    • Distance importante.

  • Durée d’exposition très courte.

  • Présence d’une arme qui attire le regard sur le danger au détriment du visage de l’agresseur (phénomène appelé « weapon focus »).

 

Stress, émotion et crédibilité du témoin oculaire

 


Les scènes criminelles sont souvent vécues dans un état de stress aigu, ce qui perturbe l’encodage du souvenir.


Le témoin va ensuite combler les trous avec ses attentes, ses connaissances générales ou ce qu’on lui raconte après coup.

 



Biais, effet de groupe et erreur judiciaire

 

L’identification interraciale (« cross‑race effect ») est statistiquement moins précise : on reconnaît généralement moins bien les visages d’un groupe ethnique différent du sien.

 

Les discussions entre témoins, les médias ou les réseaux sociaux peuvent également homogénéiser des récits initialement différents, en créant une mémoire collective contaminée.

 

Des séances d’identification par photos ou « line‑up » mal conduites (indications involontaires, suspect trop distinctif, absence de modèles équivalents adéquats, présentation groupée plutôt qu’individuelle) augmentent nettement le risque d’erreur.

 

À cela s’ajoute un piège majeur : la confiance affichée par le témoin. Les jurés accordent un poids énorme à un témoin sûr de lui, qui pointe l’accusé sans hésiter. Or, la littérature montre que la corrélation entre confiance subjective et exactitude réelle est loin d’être parfaite.

 

Comment un enquêteur professionnel doit traiter un témoignage

 

Pour un enquêteur, le témoignage oculaire reste une pièce importante du puzzle, mais ne doit jamais représenter la pièce maîtresse unique. Le réflexe professionnel doit être le suivant : considérer la mémoire du témoin comme une scène de crime, c’est-à-dire exploitable, mais extrêmement sensible à la contamination.

 

Quelques principes opérationnels clés :


  • Protéger la mémoire dès le départ.

    • Interroger le témoin le plus rapidement possible, avec des questions ouvertes plutôt que suggestives.

    • Éviter de fournir des détails que le témoin pourrait ensuite intégrer à son récit comme s’ils venaient de lui.

  • Documenter les conditions d’observation.

    • Noter précisément la distance, l’éclairage, la durée, l’angle de vue et l’état émotionnel du témoin.

    • Se méfier des reconstructions tardives, surtout si le témoin a été exposé aux médias ou à d’autres versions des faits.

  • Utiliser des procédures d’identification rigoureuses.

    • Recourir à des « line‑ups à l’aveugle » (l’agent ne sait pas qui est le suspect) pour limiter les influences.

    • Préciser au témoin que l’auteur peut très bien ne pas être présent dans la série d’images, afin de réduire la pression ressentie de devoir absolument choisir quelqu’un.

  • Chercher systématiquement la corroboration.

    • Corroborer le témoignage avec la vidéo, les données téléphoniques, les traces matérielles, la chronologie objective.

    • Traiter toute contradiction majeure avec les éléments physiques comme un signal d’alarme, pas comme un détail anodin.

 

Enfin, lorsqu’un dossier repose essentiellement sur un seul témoin oculaire, surtout dans des conditions d’observation qui laissent à désirer, la prudence doit être maximale. Dans ce type de situation, un professionnel chevronné se demandera non pas « Est‑ce que ce témoin ment ? », mais « Dans quelles conditions sa mémoire a‑t‑elle pu être altérée ? ».

 

En résumé, la parole d’un témoin oculaire ne doit jamais être sacralisée, même lorsqu’elle est livrée avec assurance et émotion. Le rôle d’un enquêteur professionnel consiste à respecter ce que le témoin rapporte, tout en gardant à l’esprit que l’œil voit, mais que la mémoire reconstruit !

 

Sources :

 


Némésis offre des services de profilage criminel, de tests polygraphiques, d’enquête et d’analyse d’investigation aux corps policiers québécois, aux juristes ainsi qu’à toute entité ou citoyen nécessitant une expertise pointue en termes d’investigation.

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